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Observation en montgolfière, magasins fermés, ''nuit d'une minute\" : comment l'Espagne a vécu les dernières éclipses totales de soleil, en 1905, 1959 et 1973

Aug 3, 2026

IDOPRESS

Une photo des montgolfières à Burgos avant l'éclipse de 1905. (RTVE)

"Des milliers de regards étaient rivés vers le ciel,où se détachait le soleil noir,entouré d'un halo de lumière éclatant. Tout le monde se tut,leur poitrine se soulevait sous l'effet de l'émotion. Leurs visages reflétaient une profonde émotion". Dans ce récit très romanesque,le quotidien local Diario de Burgos décrivait,le 30 août 1905,l'éclipse totale de Soleil telle qu'elle était observée depuis la ville de Burgos (région de Castille-et-León). Elle constituait à l'époque l'un des épicentres d'un phénomène rarement observé en Espagne. A l'époque,l'événement a attiré des expéditions scientifiques en montgolfière,donné lieu à une visite du roi Alphonse XIII et a même conduit à la fermeture de nombreux commerces afin que la population puisse assister au phénomène.

Cet épisode de notre histoire [espagnole] est sur le point de se répéter,avec toutefois des similitudes et des différences,mercredi prochain,le 12 août. C'est la première fois depuis plus d'un siècle qu'une éclipse solaire totale sera visible sur la péninsule ibérique et les îles Baléares,et la première depuis près de 70 ans aux îles Canaries. En 1959,sur ces îles,les journaux locaux avaient alors décrit le phénomène comme "une nuit d'une minute". Ils recommandaient de l'observer à travers du verre teinté ou un film,contrairement aux consignes actuelles qui préconisent l'utilisation de lunettes homologuées. L'éclipse de 1973 sur la Grande Canarie avait également marqué les esprits,avec une observation exceptionnelle par sa durée : 74 minutes.

La manière dont ces événements astronomiques ont été vécus au cours des dernières décennies,ainsi que les informations dont on dispose à leur sujet,ont depuis beaucoup évolué. Mais ce qui ne semble pas avoir changé d'un iota,c'est la fascination que ces phénomènes continuent de susciter.

"Les éclipses étaient parfois considérées comme le juge de civilisation dans l'Antiquité,car elles étaient perçues comme la colère des dieux ou un présage de crise,mais elles sont aujourd'hui devenues un événement d'une grande importance scientifique. Elles sont même devenues une attraction touristique",explique Alejandro Sanchez de Miguel,membre de la société astronomique de Madrid,à RTVE. Dans le cas de l'Espagne,poursuit-il,les éclipses ont également été des "catalyseurs" de progrès. "Elles ont inspiré le chercheur Ramon y Cajal et ont favorisé le développement d'organismes tels que l'Institut d'astrophysique des îles Canaries".

Après l'éclipse de 1905,une "révolution" à Burgos

Lorsque l'on pense à la dernière éclipse totale observée sur la péninsule ibérique,on pense automatiquement à l'année 1905 et à la province de Burgos. Si certaines sources mentionnent une autre éclipse en 1912,celle-ci reste "quelque peu controversée,car peu d'observations ont été consignées",selon Alejandro Sanchez de Miguel,qui retrace en détail l'histoire de ces phénomènes en Espagne dans un ouvrage.

Il est intéressant de noter que la bande de totalité de l'éclipse de 1905 présentait une certaine ressemblance avec celle de l'éclipse de 2026. Elle traversait l'Espagne dans la matinée d'ouest en est,passant par le nord de la Castille (les villes de Burgos,Palencia,Soria),certaines parties de l'Aragon,de la Catalogne et des îles Baléares avant de se diriger vers la Méditerranée. Certaines zones de Madrid se trouvaient en dehors de la bande de totalité,mais cette année (l'éclipse ayant lieu dans la soirée et la bande étant située légèrement plus au sud),elle sera visible dans ces zones ainsi que dans d'autres régions montagneuses au nord de la capitale.

L'engouement suscité par l'éclipse de 1905 fut amplifié par la visite du roi Alphonse XIII,de sa famille et de scientifiques venus d'autres pays pour assister au phénomène. Tout cela a déclenché une "révolution" dans cette petite ville,explique Enrique Bordallos,président de l'Association astronomique de Burgos. "La dernière éclipse totale remontait à un siècle,et l'astronomie n'était pas très répandue parmi la population ; c'était donc pratiquement une nouveauté",ajoute-t-il.

Le roi Alphonse XIII en compagnie de sa famille lors d'une visite à Burgos en 1905 à l'occasion de l'éclipse. (ARCHIVES MUNICIPALES DE BURGOS)


Le clou du spectacle ? Les expéditions en montgolfière : c'était la première fois qu'une telle méthode était utilisée pour observer une éclipse en Espagne. Baptisées Jupiter,Mars et Uranus pour l'occasion,elles accueillaient non seulement le roi et la reine,mais aussi l'aviateur Alfredo Kindelan,les aéronautes espagnols Jesus Fernandez et Emilio Herrera,ainsi que l'Allemand Arthur Berson. Les articles de presse de l'époque mentionnent également la présence d'importants instruments d'observation visibles dans toute la ville,la fermeture des commerces ce jour-là,ainsi que l'arrivée de correspondants venus d'autres pays.

Un homme observe à travers un télescope fixé sur une valise à Burgos,en 1905. (ARCHIVES MUNICIPALES DE BURGOS)


Pour l'éclipse de 2026,la ville de Burgos et les passionnés d'astronomie s'attendent également à un afflux important de chercheurs et de visiteurs curieux. "Depuis maintenant plusieurs mois,nous répondons à des dizaines de courriers. Parmi eux,un groupe de Polonais se démarque particulièrement : ils viendront à Burgos en camping-cars,en passant par la République tchèque pour récupérer d'autres personnes intéressées. Nous avons également été contactés par des personnes du Mexique,du Japon et des Etats-Unis. Plusieurs personnes ont même réservé une chambre au Parador de Lerma depuis des années déjà,spécialement pour cet événement",explique Enrique Bordallos.

Ces voyages ne le surprennent pas : "Quand on a vu une éclipse une fois,on a envie d'en voir d'autres. Peu importe qu'il faille aller au bout du monde,dans le pays voisin ou dans une autre ville. Même si on en a déjà vu une,on constate que là où il y avait auparavant une lumière éclatante,il y a soudain une boule noire… c'est incroyable",ajoute le président de l'association astronomique de Burgos,qui a observé jusqu'à trois éclipses dans différentes parties du monde et attend avec "plus qu'une simple impatience" celle de cet été.

"Quand on a vu une éclipse une fois,on a envie d'en voir d'autres,et on serait prêt à aller jusqu'aux confins de la terre."

Enrique Bordallos,président de l'association astronomique de Burgosà la RTVE

Une effervescence similaire à celle qui avait régné à Burgos ne devait atteindre les îles Canaries que le 2 octobre 1959,date à laquelle on y observa la dernière éclipse solaire totale visible depuis ces îles à ce jour. L'éclipse de cette année ne sera pas non plus visible dans cette région. On estime que la prochaine éclipse totale aux îles Canaries n'aura lieu que le 6 juillet 2187. À la fin des années 1950,les journaux avaient qualifié ce phénomène de "nuit d'une minute",en raison de l'assombrissement soudain provoqué par ce phénomène en plein jour,et avaient évoqué "deux levers de soleil". Ce phénomène diffère légèrement de celui qui se produira en 2026,qui s'apparentera davantage à deux couchers de soleil puisqu'il aura lieu dans l'après-midi. Les journaux décrivaient "un disque noir" dans le ciel,"entouré d'un halo lumineux",d'où jaillissaient "des flammes roses projetant d'immenses langues de feu et de lumière dans l'espace". Le comportement des animaux avait également attiré l'attention : ils se sont comportés,l'espace d'un instant,comme si la nuit était tombée.


Une coupure de presse tirée du journal canarien El Día montrant la bande de totalité de l'éclipse de 1959 aux îles Canaries. (EL DÍA)

Une délégation de scientifiques britanniques est également arrivée pour étudier l'effet de l'éclipse sur les oiseaux et une autre,venue des Etats-Unis,pour étudier la couronne solaire. Une fusée a donc été lancée depuis Los Rodeos pour effectuer des observations à une altitude de 20 000 mètres. "Des guides ont par exemple été publiés pour expliquer comment observer l'éclipse. Mais bien sûr,se déplacer n'était pas aussi facile à l'époque qu'aujourd'hui. Ceux qui voyageaient étaient soit des chercheurs,soit des personnes instruites et aisées",note Alejandro Sánchez de Miguel. L'éclipse a suscité un vif intérêt sur l'île. Elle est même considérée comme l'élément déclencheur de la création de l'Institut d'astrophysique des Canaries (IAC),fondé un peu plus tard,en 1964.

Un voyage à la découverte de la plus longue éclipse de 1973

L'éclipse de 1959 a également fait connaître les îles Canaries comme lieu d'observation. Cela a conduit par la suite à l'un des moments historiques les plus marquants liés à ces phénomènes : la mission du Concorde 001,un avion supersonique,en 1973,au cours de laquelle la plus longue éclipse totale a été observée. Au cours de ce voyage,un groupe de scientifiques venus du Royaume-Uni,de France et des Etats-Unis a pu observer ce phénomène pendant pas moins de 74 minutes. L'un des participants,John Beckman,aujourd'hui chercheur émérite à l'IAC,s'en souvient encore très bien. "Ce fut une expérience extraordinaire à tous les égards. Nous avons effectué pas moins de sept vols d'essai avant de nous rendre aux îles Canaries,d'où nous avons décollé,puis un autre sur place avant l'éclipse",raconte-t-il,après avoir dû se battre pour obtenir le soutien de leurs gouvernements respectifs pour cette mission.

A bord de l'avion,qui a atteint une altitude de 17 000 mètres,des hublots ont été ouverts dans le toit du fuselage afin de permettre la réalisation des différentes expériences menées par ses six occupants. Transformé en véritable laboratoire,l'avion a survolé le Sahara et la Mauritanie avant d'atterrir au Tchad. Plus précisément,ce chercheur britannique cherchait à "mesurer avec précision le rayonnement de la chromosphère" (une fine couche de l'atmosphère entourant la couronne solaire) ainsi que son épaisseur,"ce qui est important pour mesurer le transfert d'énergie du Soleil vers l'extérieur". Une fois cet objectif atteint,a-t-il poursuivi,les données ont été publiées dans la revue Nature en 1975. "D'un point de vue scientifique,elles ne suscitent peut-être plus le même engouement qu'auparavant,car les éclipses peuvent désormais être simulées artificiellement depuis l'espace,mais elles peuvent nous en apprendre beaucoup sur l'univers dont nous faisons partie",explique-t-il. Même s'il affirme qu'il aurait aimé observer l'éclipse de cette année depuis la péninsule ibérique,il a déjà organisé son voyage pour la prochaine,en 2027,qui sera visible dans le sud de l'Espagne. Lorsqu'on lui demande si observer une éclipse ne durant qu'une minute environ lui semble désormais trop court,il répond avec emphase : "Celle de 74 minutes,c'est comme regarder la Coupe du monde,mais celle d'une minute,c'est comme un championnat. Les deux en valent vraiment la peine",assure-t-il.

2026 : l'observatoire de Yebes servira de station relais

Nous sommes désormais en 2026,et à l'observatoire de Yebes,à Guadalajara (Espagne),les derniers préparatifs sont en cours pour l'observation de l'éclipse. Ce site,comme l'explique son directeur Pablo de Vicente,a été choisi par le gouvernement pour retransmettre ce phénomène en direct,car il abrite la Torre de Sol,un instrument scientifique construit il y a plus de 50 ans pour étudier et surveiller le Soleil. La ville de Leon jouera également un rôle important : l'Agence spatiale européenne (ESA) y a en effet aménagé un point d'observation public permettant d'assister à l'éclipse.

"Nous disposerons de deux flux provenant de deux télescopes optiques : l'un situé à la Torre de Sol,équipé d'une nouvelle caméra,et un autre,plus petit,qui nous permettra d'observer les protubérances solaires et la structure du Soleil sous un angle différent" explique Pablo de Vicente à propos de la retransmission,qui pourra être suivie sur RTVE. Le directeur de l'observatoire se dit "impatient" d'assister à sa première éclipse totale de Soleil en Espagne. "Ce devrait être un spectacle passionnant et très intense sur le plan sensoriel,et j'aimerais en profiter pleinement,sans pour autant négliger mes obligations",précise-t-il.

N'oubliez pas que ce phénomène est le premier d'une série de trois éclipses qui auront lieu au cours des prochaines années (2026–2027–2028),et qu'il débutera [en Espagne] vers 19h30 ou plus tard,selon l'endroit où nous nous trouverons. La phase maximale se produira environ une heure plus tard et prendra fin vers 21h15,lorsque le Soleil "disparaîtra". La phase de totalité proprement dite durera un peu plus d'une minute et quelques secondes. À cet égard,l'expert recommande de "ne pas s'y prendre au dernier moment" et de se rendre sur le lieu d'observation à l'avance. "Vérifiez qu'aucun bâtiment,arbre ou colline ne se trouve devant vous et ne risque de projeter une ombre au moment de l'éclipse." Enfin,dans tous les cas,utilisez des lunettes d'éclipse solaire homologuées pour l'observation,sauf pendant quelques secondes une fois la totalité atteinte et la couronne solaire visible. Il encourage également le public à profiter d'autres phénomènes,comme la pluie d'étoiles filantes des Perséides ou les fameux grains de Baily,qui viendront couronner un événement astronomique qui,tout comme nous le faisons aujourd'hui avec ceux de 1905,1959 et l'expédition de 1973,fera l'objet de lectures et d'analyses par d'autres lecteurs à l'avenir.

Un article rédigé par Pilar Bayon (RTVE),publié initialement le 29 juillet à 7h23. Edité et traduit par Alice Kouri pour franceinfo.

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